Rome, un rendez-vous avec l’histoire politique de la République démocratique du Congo
Je souhaite un excellent voyage aux membres du Présidium de la Coalition Article 64 (C64) qui prennent ce jour la direction de Rome, en Italie, pour y rejoindre leurs collègues, notamment Moïse Katumbi et Augustin Matata Ponyo, dans le cadre d’une réunion de notre organe dirigeant, conformément aux dispositions de notre Charte.
Au-delà du déplacement géographique, cette rencontre revêt une portée politique, institutionnelle et stratégique considérable. Elle intervient à un moment où la République démocratique du Congo est confrontée à une crise multidimensionnelle qui fragilise simultanément sa sécurité, ses institutions, sa cohésion nationale et la confiance entre les acteurs politiques.
Dès lors, la réunion de Rome ne saurait être appréhendée comme une simple rencontre entre responsables de l’opposition. Elle doit constituer un moment de clarification doctrinale, d’harmonisation stratégique et de consolidation institutionnelle, à la hauteur des responsabilités que la C64 entend assumer dans la défense de l’ordre constitutionnel et la recherche d’une solution durable à la crise congolaise.
I. La cohésion de la C64 : une exigence institutionnelle avant d’être une nécessité politique
En science politique, une coalition ne tire pas sa force du seul poids individuel de ses dirigeants. Elle la tire également de la cohérence de son projet, de la stabilité de ses mécanismes de décision et de la crédibilité de ses engagements collectifs.
La C64 doit donc démontrer que sa diversité politique constitue une richesse stratégique plutôt qu’une source de fragmentation.
À cet égard, le respect de la Charte, la reconnaissance des prérogatives du Présidium et la recherche du consensus dans les limites des règles convenues sont des conditions essentielles de sa stabilité. La discipline institutionnelle ne signifie pas l’effacement des divergences ; elle signifie la capacité de les gérer sans compromettre les objectifs communs.
Dans la théorie des organisations politiques, cette capacité relève de la gouvernance interne : les règles doivent encadrer les ambitions individuelles, organiser la prise de décision et permettre à la coalition de parler d’une voix cohérente sur les questions fondamentales.
La réunion de Rome offre ainsi l’occasion de réaffirmer un principe cardinal : la solidité d’une coalition se mesure moins à l’absence de désaccords qu’à sa capacité de les résoudre conformément à ses propres règles.
II. Une crise nationale qui exige une lecture systémique
La crise congolaise ne peut être réduite à une rivalité entre le pouvoir et l’opposition. Elle résulte de l’interaction de plusieurs facteurs : l’insécurité persistante dans l’Est du pays, les tensions institutionnelles, la défiance politique, les difficultés socio-économiques et les interrogations relatives à l’avenir de l’ordre constitutionnel.
Une analyse scientifique de cette situation impose une approche systémique. Dans un système politique, les crises sectorielles interagissent : l'insécurité affaiblit l’autorité de l’État, la défiance institutionnelle réduit la capacité de mobilisation collective et les difficultés économiques accentuent les frustrations sociales.
Cette dynamique crée un cercle vicieux dans lequel chaque crise peut alimenter les autres.
La conséquence est claire : aucune réponse exclusivement militaire, partisane ou institutionnelle ne suffira à résoudre durablement l’ensemble des problèmes du pays.
La RDC a besoin d’une stratégie nationale articulant la restauration de la sécurité, le respect de la Constitution, la justice, la bonne gouvernance, la cohésion sociale et la relance économique.
C’est dans cette perspective que la C64 doit inscrire ses réflexions et ses décisions.
III. Le droit constitutionnel comme cadre de la compétition politique
Sur le plan juridique, la défense de l’ordre constitutionnel constitue un enjeu fondamental de l’État de droit.
La Constitution du 18 février 2006 n’est pas un simple instrument au service des gouvernants. Elle est le cadre juridique supérieur qui organise l’exercice du pouvoir, garantit les libertés et détermine les conditions de la légitimité institutionnelle.
Son article 5 consacre la souveraineté du peuple, tandis que l’article 64 reconnaît le droit et le devoir de tout Congolais de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou l’exerce en violation des dispositions constitutionnelles.
L’article 220, quant à lui, soustrait certaines matières fondamentales à toute révision constitutionnelle, notamment la durée et le nombre des mandats présidentiels. Ces dispositions doivent être interprétées dans le respect de leur portée juridique et de l’ensemble du texte constitutionnel.
La C64 doit donc maintenir une ligne juridiquement cohérente : la compétition politique ne saurait justifier la violation des règles constitutionnelles, pas plus que la défense de la Constitution ne saurait autoriser le recours à la violence.
Il appartient aux institutions compétentes, aux citoyens et aux acteurs politiques d’agir dans le respect de leurs prérogatives respectives.
La question essentielle n’est donc pas de savoir quel camp politique bénéficiera d’un avantage immédiat, mais de déterminer quel choix protège le mieux la continuité de l’État, la souveraineté populaire et la stabilité des institutions.
La Constitution ne doit être ni l’instrument de conservation du pouvoir ni un simple slogan de l’opposition : elle doit demeurer la règle commune à laquelle tous les acteurs sont soumis.
IV. La résolution des conflits : transformer la confrontation en processus de sortie de crise
Les théories contemporaines de la résolution des conflits, notamment les travaux de Johan Galtung, invitent à distinguer la cessation des violences de la transformation des causes structurelles qui les produisent.
La paix négative correspond à l’absence de violence directe. La paix positive suppose, en plus, la construction de conditions politiques, économiques et sociales permettant de réduire durablement les facteurs de conflit.
Cette distinction est particulièrement pertinente pour la RDC.
Un accord politique qui suspend temporairement les hostilités sans traiter les causes de l’insécurité, les contestations de légitimité, les injustices ressenties et les déficits de gouvernance risque de ne produire qu’une accalmie provisoire.
La C64 doit donc défendre une conception exigeante du dialogue national : un processus inclusif, crédible, préparé de manière concertée et orienté vers des résultats vérifiables.
Ce dialogue ne doit être ni une opération de communication ni un mécanisme de partage des postes entre élites politiques. Il doit permettre de traiter les causes profondes de la crise et d’élaborer des engagements dont la mise en œuvre pourra être évaluée publiquement.
Une démarche sérieuse devrait reposer sur cinq piliers :
1. La confiance : garantir la sécurité des participants, la liberté d’expression et l’absence de représailles politiques.
2. L’inclusivité : associer les forces politiques et sociales représentatives, les confessions religieuses, la société civile, les femmes, les jeunes et les communautés affectées par les conflits.
3. La neutralité de la facilitation : confier le processus à des facilitateurs bénéficiant de la confiance des parties.
4. La responsabilité juridique : distinguer la négociation politique de l’obligation de rendre justice pour les crimes graves, conformément au droit applicable.
5. Le suivi des engagements : définir un calendrier, des indicateurs de résultats et un mécanisme indépendant de suivi.
L’objectif n’est pas de faire disparaître artificiellement les divergences, mais de les convertir en négociations structurées, dans lesquelles les parties peuvent défendre leurs intérêts sans remettre en cause l’existence de la communauté politique nationale.
V. Le dilemme politique congolais : s’opposer au pouvoir sans renoncer aux principes républicains
L’opposition congolaise est confrontée à une exigence de cohérence particulièrement importante.
Il est parfaitement légitime de contester les choix du pouvoir en place, de s’opposer à toute tentative de modification des règles constitutionnelles protégées et de réclamer une gouvernance plus responsable. Mais cette opposition doit conserver son autonomie doctrinale et sa fidélité aux principes républicains.
La cohérence politique exige de distinguer trois réalités : la participation au débat démocratique, la recherche d’un compromis politique et l’adhésion à une entreprise armée.
Ces réalités ne sont ni juridiquement ni politiquement équivalentes.
La volonté d’organiser un dialogue inclusif ne saurait être interprétée comme une approbation de tous les actes ou de toutes les stratégies des personnes susceptibles d’y participer. Inversement, l’exigence d’inclusivité ne dispense aucun acteur de clarifier son rapport aux principes de souveraineté nationale, d’intégrité territoriale et de rejet de la violence.
La C64 doit ainsi pouvoir maintenir une position indépendante à l’égard du pouvoir comme de toute entreprise qui compromettrait les principes qu’elle prétend défendre.
L’enjeu est d’éviter le piège d’une opposition réduite à une logique de blocs, dans laquelle le rejet d’un adversaire conduirait automatiquement à l’alignement sur un autre.
En termes stratégiques, l’autonomie de jugement est une ressource politique. Elle permet de négocier sans se soumettre, de dialoguer sans renoncer à ses convictions et de condamner les violations de principes sans pratiquer le deux poids, deux mesures.
VI. Rome doit produire une orientation politique lisible et des résultats concrets
La réunion du Présidium doit permettre de transformer les principes en décisions opérationnelles.
Il serait souhaitable que les travaux aboutissent notamment à :
- une position commune, claire et argumentée sur la défense de l’ordre constitutionnel ;
- une stratégie concertée en faveur d’un dialogue national réellement inclusif ;
- une ligne cohérente sur les questions de sécurité, de souveraineté et d’intégrité territoriale ;
- des propositions concrètes concernant la décrispation politique, les libertés fondamentales et la protection des populations civiles ;
- un mécanisme interne de concertation et de communication permettant de prévenir les interprétations contradictoires ;
- une feuille de route précisant les responsabilités, les échéances et les modalités de suivi des décisions adoptées.
La crédibilité d’une organisation politique ne se mesure pas uniquement à la fermeté de ses déclarations. Elle se mesure aussi à sa capacité de proposer des solutions réalistes, juridiquement défendables et politiquement applicables.
Il serait donc regrettable que les débats se limitent aux rapports de force entre personnalités. Les Congolais attendent des orientations sur la sécurité, la paix, les institutions, le pouvoir d’achat, l’emploi et les perspectives d’avenir de la jeunesse.
Conclusion : la responsabilité historique d’une coalition face à une nation en crise
La RDC n’a pas besoin d’une opposition qui reproduit les mécanismes de division qu’elle dénonce. Elle a besoin d’acteurs capables de défendre fermement leurs convictions tout en assumant leur responsabilité dans la recherche d’une issue pacifique et durable à la crise nationale.
La réunion de Rome doit être l’occasion de rappeler que l’unité de la C64 ne peut être durable que si elle repose sur le respect de sa Charte, la cohérence de ses positions et la primauté de l’intérêt général.
Notre pays ne peut se permettre que les ambitions individuelles, les querelles de leadership ou les calculs conjoncturels prennent le pas sur les impératifs de paix, de justice et de stabilité institutionnelle.
Le dialogue national ne doit pas être un marché politique. Il doit être un instrument de transformation du système de conflictualité congolais. La Constitution ne doit pas être un argument de circonstance. Elle doit demeurer le socle de la coexistence politique. Et l’opposition ne doit pas se définir uniquement par ce qu’elle rejette, mais aussi par la qualité des solutions qu’elle propose.
C’est à cette condition que la C64 pourra contribuer utilement à la construction d’un consensus national, à la préservation de l’ordre constitutionnel et à la recherche d’une paix durable.
Bon voyage aux membres du Présidium. Puisse cette rencontre de Rome ouvrir la voie à une orientation commune, responsable et à la hauteur des attentes du peuple congolais.
Car, dans les moments critiques de l’histoire, la grandeur des dirigeants ne se mesure pas à leur capacité de conquérir le pouvoir, mais à leur aptitude à préserver la nation et à préparer les conditions d’un avenir commun.
Prince Kinana
Président du MND
Membre de la Conférence des Présidents de la Coalition Article 64