RDC : les arrestations de Prince Epenge, Marley Vuvu, Stéphane Shiso, une monnaie d'échange pour le régime avant le dialogue national ?
Alors que Kinshasa inscrit 61,7 millions de dollars au budget pour financer un « dialogue national », les interpellations de figures de l'opposition soulèvent une question troublante : le régime de Félix Tshisekedi prépare-t-il les négociations en constituant un stock de détenus politiques échangeables ? Simultanément, l'initiative de la Coalition Article 64 (C64) visant à rapprocher Félix Tshisekedi et Joseph Kabila pourrait offrir une porte de sortie à des exilés comme Moïse Katumbi et Augustin Matata Ponyo, mais au prix d'ambiguïtés lourdes de conséquences.
Des arrestations qui ciblent le cœur de l'opposition
Le 25 octobre, Prince Epenge, porte-parole de la coalition Lamuka de Martin Fayulu, est interpellé à l'aéroport de N'djili alors qu'il s'apprêtait à rejoindre Rome pour un conclave de l'opposition. Selon RFI, son passeport avait été retenu par la Direction générale de migration avant que des hommes du Conseil national de cyberdéfense (CNC) ne l'interceptent et ne l'emmènent vers une destination inconnue, sans ses médicaments. Jeune Afrique confirme que l'opposant est détenu dans les locaux du CNC, service rattaché à la présidence et déjà mis en cause par Human Rights Watch pour des détentions arbitraires de figures politiques.
Le nom de Marley Vuvu, autre opposant, apparaît également dans les revendications de la C64, qui exige la libération de « plusieurs personnes qu'elle considère comme détenues pour leurs opinions, notamment Marley Vuvu, Prince Epenge et Stéphane Shiso ». Human Rights Watch documentait déjà, dès mai, une répression croissante contre les voix critiques, avec 17 cas de disparitions forcées de personnalités politiques et de militants, dont plusieurs retrouvés en détention au CNC.
Le « dialogue » à 61,7 millions de dollars : une enveloppe, deux lectures
Le gouvernement ne cache pas ses ambitions. Le projet de budget présenté le 29 octobre par la Première ministre Judith Suminwa prévoit 142 milliards de francs congolais, soit environ 61,7 millions de dollars, pour l'organisation du « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l'État ». Une ordonnance présidentielle du 13 septembre a déjà institué un comité d'organisation préliminaire placé sous l'autorité directe de Félix Tshisekedi.
Mais les conditions posées par le chef de l'État révèlent une stratégie verrouillée : les groupes armés qui combattent l'ordre constitutionnel sont exclus des assises politiques et renvoyés au processus de Doha. Traduction : Joseph Kabila, dont le nouveau Front pour la refondation de la nation (FRN) a été créé le 12 octobre, ne siégera pas à la table du dialogue national. Ses émissaires, en revanche, pourraient négocier ailleurs.
C'est dans cet espace trouble que s'insèrent les arrestations. Détenir des opposants non armés comme Epenge, Vuvu ou Shiso revient à se doter de variables d'ajustement : des monnaies d'échange potentielles dans une négociation où Kinshasa entend dicter le tempo. L'opposition non armée, elle, n'a pas de territoire à céder, mais elle dispose de voix, de réseaux et d'une capacité de mobilisation que le régime cherche précisément à neutraliser avant d'ouvrir les discussions.
La C64 et le piège du rapprochement avec Kabila
Réunie à Rome du 25 au 27 octobre, la Coalition Article 64 a créé l'événement en annonçant vouloir rencontrer séparément Tshisekedi et Kabila pour « trouver une issue congolaise à la crise ». Derrière cette initiative, cinq figures de l'opposition : Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga.
L'objectif est clair pour certains d'entre eux : permettre à Matata Ponyo et Katumbi de rentrer au pays sans crainte d'arrestation. Matata Ponyo, condamné par contumace à dix ans de travaux forcés en mai, vit en exil et qualifie le régime de « tyrannie ». Katumbi, lui aussi en exil, fait face à des procédures judiciaires contestées, notamment un litige foncier porté devant la Cour de cassation, que ses avocats dénoncent comme une instrumentalisation politique.
Mais la C64 avance sur une ligne de crête. Comment condamner « toute prise du pouvoir par les armes » tout en négociant avec Joseph Kabila, dont le FRN est précisément une plateforme politico-militaire ? La déclaration de Rome condamne l'usage de la force sans citer explicitement Kabila, préservant ainsi la possibilité de discussion. Cette prudence révèle l'ambiguïté fondamentale de l'opération : les opposants non armés ont besoin de Kabila pour peser sur Tshisekedi, mais s'allier à un homme dont la coalition armée inquiète la communauté internationale fragilise leur position morale.
Un dialogue sous conditions, une opposition sous pression
Le régime Tshisekedi semble vouloir imposer un rapport de force avant toute négociation. Les arrestations d'opposants non armés envoient un signal : participer au dialogue ne garantit aucune immunité. La libération de ces détenus pourrait devenir une monnaie d'échange dans les discussions préparatoires, mais à quel prix pour la crédibilité d'un processus censé « refonder l'État » ?
Du côté de l'opposition, la stratégie du rapprochement comporte un risque existentiel. Si la C64 obtient des garanties pour le retour de Katumbi et Matata Ponyo, elle devra expliquer à ses bases pourquoi elle a dialogué avec un pouvoir qu'elle accuse de dérive autoritaire, et avec un ancien président dont les ambitions armées inquiètent. À l'inverse, si les arrestations se poursuivent et que les exilés restent bloqués, le « dialogue national » à 61,7 millions de dollars ressemblera à une coquille vide, financée par un budget public dont l'opinion congolaise questionnera l'usage.
La question n'est donc pas seulement de savoir si Tshisekedi veut une monnaie d'échange. Elle est de savoir si l'opposition acceptera de payer le prix d'un dialogue dont les règles du jeu sont, pour l'heure, fixées par le camp présidentiel.
La Rédaction